Entretien avec … Cécile Muschotti

Cécile Muschotti

Cécile Muschotti est députée du Var mais aussi membre de la délégation à l’égalité homme-femme. Mais elle est aussi maman d’un petit garçon depuis fin 2019. Un heureux événement qui l’a mise face aux réalités que rencontrent de nombreuses familles. Car, être femme politique, ne signifie pas, pour autant, sacrifier sa vie familiale.

« On se rend bien compte que dans l’espace hospitalier, le père n’existe pas. Il faut qu’on ouvre une réflexion là-dessus : comment l’inclure à la maternité ? »

Tout d’abord, peut-on dire que le post-partum et plus globalement la maternité sont des sujets qui ont leur place en politique ?

Pour l’avoir vécu, c’est-à-dire étant enceinte et ayant eu un bébé en étant élue et en menant aussi une campagne électorale, en l’occurrence celle des municipales, il y a un côté très poétique de cette femme dynamique enceinte ou avec un nouveau-né. On déclenche de l’admiration de la part de nos paires et des citoyens mais très rapidement, quand on met sur la table des réalités, c’est-à-dire, surtout au début, quand on dit « non je ne peux pas faire une réunion à 18 heures » alors là il n’y a plus de compassion, plus d’admiration et on se dit juste que « quand même, elle exagère parce qu’elle préfère aller s’occuper de son bébé plutôt que de finalement répondre à ses missions ». Ça devient très tabou. Finalement, la femme dynamique qui assume pleinement sa maternité et son mandat se retrouve un peu mis en accusation et se met à culpabiliser dans un sens et dans l’autre. Elle va se dire, finalement, ils ont raison, je ne suis pas disponible et culpabiliser aussi parce qu’elle passe moins de temps avec son bébé. C’est très compliqué.

Pourquoi c’est encore un sujet très tabou alors que ça touche une grande partie des femmes et plus globalement des familles ? Au final, cela concerne aussi les hommes...

Alors oui, ça touche les hommes. Et on a fait des progrès dans ce sens là : les hommes, les pères sont de plus en plus responsabilisés, de plus en plus investis dans leur rôle et partagent un peu plus ce rôle-là mais il y a encore beaucoup de travail à faire. Cela reste une mission liée à la mère. Cela reste quand même très compliqué de la partager avec le père, je pense, encore aujourd’hui. Et d’un point de vue politique, on a marqué, nous, un temps avec plus de jeunes femmes en politique mais jusqu’à maintenant, les femmes que l’on voyait, finalement prenaient des responsabilités politiques après avoir vécu ce temps de la maternité. Je prends un exemple, le congé maternité n’existe pas à l’assemblée nationale. C’est-à-dire que moi, à partir du moment où j’ai été absente quelques jours avant d’accoucher et après la naissance de mon bébé, j’ai été marqué absente.

Combien de temps vous êtes-vous absentée ?

Il y a eu les vacances de Noël donc j’ai du manquer environ un mois de travaux. C’est rien.

Dans quel sens trouvez-vous qu’il y a encore des efforts à faire ?

Il y a, à la fois un travail à faire statutaire réglementaire. Il faut que le Parlement, le Sénat, mettent en place un congé maternité et un congé paternité car je ne vois pas pourquoi mes collègues députés ou sénateurs hommes ne prendraient pas aussi un temps pour leur bébé qui vient de naître. Et puis d’autre part, il faut continuer à assumer pleinement son rôle d’élue et de mère auprès des concitoyens mais là c’est compliqué. Il faut l’assumer, dans le sens d’être capable de dire non à une réunion sans que cela signifie qu’on travaille moins, ou moins bien.

En devenant maman, qu’est-ce qui vous a frappé ? Qu’est-ce que vous auriez aimé savoir ?

J’ai été très interpellée à la maternité en me disant que finalement, pendant toute la grossesse, la femme est accompagnée, écoutée, protégée et à partir du moment où a lieu la naissance, dans le système d’approche de la maternité, la femme n’existe plus. C’est-à-dire que vos douleurs, qu’elles soient physiques ou vos angoisses, il ne faut surtout pas en parler. De toute façon, cela n’intéresse pas grand monde dans le corps médical et on vous le fait comprendre : là c’est un bébé qui est en jeu, vous, c’est pas grave. Il y a quand même cette difficulté de parler, de l’angoisse surtout je pense pour un premier enfant, on ne comprend pas véritablement ce qu’il se passe. On dit que c’est la chute d’hormones mais ce n’est pas que ça, on ne comprend pas forcément son rôle. Cela ne veut pas dire qu’on a ou pas l’instinct maternel mais tout cela est très tabou dans notre société. Je regardais dans certaines civilisations africaines, quand la femme accouche pendant un mois elle reste au lit et les cousines, les sœurs, la mère viennent aider parce qu’on estime qu’il faut du temps pour la mère de se remettre physiquement de l’accouchement. Dans notre société, non. Trois jours après on est chez nous et il faut assumer.

Surtout, vous, vous êtes une personne publique, est-ce qu’il y a encore plus la peur du jugement ?

Il y a la peur du jugement oui. A la fois, je me disais : si je reviens sur le terrain trop tôt, on va me juger en disant « c’est une mauvaise mère », si je reviens trop tard on va dire « elle se fout de nous, elle assumait un mandat et finalement elle s’occupe de son bébé ». Et puis tout le monde vous regarde de tout en bas : « A-t-elle perdu ses kilos de grossesse ? Oh, elle les a perdu bien trop vite ou l’inverse ». C’est très compliqué.

Est-ce que vous, vous avez l’impression que vous pouvez donner une visibilité à cette période, de part votre position d’élue ?

Pendant la grossesse, oui. Je revendiquais de faire de la politique en étant future mère et enceinte. Et après, le monde politique est devenu tellement violent. Ça fait longtemps que je milite en politique, j’ai commencé j’avais 16 ans. J’ai pu vraiment sentir cette déviance dans la violence et du coup, j’ai ce réflexe très protecteur que je ne pensais pas avoir où je ne veux pas exposer mon fils alors que j’imaginais mon mandat avec mon bébé, le trimballant partout et aujourd’hui, c’est beaucoup trop risqué. Les réseaux sociaux sont aussi le théâtre de violences et de propos sans filtre et il y a ce réflexe protecteur qui est bien dommage car il empêche de montrer qu’en étant jeune, en étant femme, en étant maman, on peut s’investir dans la vie publique.

Est-ce que vous trouvez qu’à ce niveau-là la France est en retard par rapport à d’autres pays ? Notamment par rapport au congé paternité ?

Bien sûr, il faut voir nos amis Suédois ou Finlandais qui ont un train d’avance là-dessus, imposant par la loi la place du père au moment de la naissance. D’où le travail réglementaire qui est fondamental sur le congé paternité.

Comment vous positionnez-vous à ce sujet ?

Je suis vraiment sur cette idée d’imposer que le congé paternité soit obligatoire, parce que c’est une réalité les hommes vont encore moins facilement oser demander à leur patron auprès de leur hiérarchie ce temps-là. Donc si on ne l’impose pas, on ne l’oblige pas, on n’arrivera pas à sortir de ce code-là. Il faut qu’on avance sur ce sujet.

Et c’est quelque chose de possible ?

Oui, c’est possible. Adrien Taquet avait commencé à poser les jalons de ce débat-là et c’est avec lui qu’on va travailler là-dessus. Et d’ailleurs, ce qui est assez intéressant, c’est qu’Adrien Taquet, dans son portefeuille ministériel, c’est-à-dire la protection de l’enfance, il soumet cette idée-là, donc on ne parle pas du besoin ou de l’envie de l’homme et de la femme, on parle du besoin de l’enfant qui a besoin de son papa et de sa maman au moment de la naissance donc à nous, parlementaires de faire en sorte que la loi le rende possible, pas que légal. C’est toute la différence : quand on vote une loi, c’est très bien cela devient la règle mais encore faut-il qu’elle soit appliquée et applicable. Et de rendre ce congé paternité obligatoire la rend réalisable pour les pères.

Au niveau de la loi, que pourrait-on faire d’autre pour les jeunes mamans ? Et plus globalement les jeunes parents ?

Je pense qu’il faudrait travailler sur l’accueil du père à la maternité au moment de la naissance. Il ne fait pas partie de ce moment-là. Quand vous êtes bien logés, le papa a droit à un fauteuil qui se transforme plus ou moins en lit pour passer du temps à la maternité mais c’est seulement si vous avez de la chance. On se rend bien compte que dans l’espace hospitalier, le père n’existe pas. Il faut qu’on ouvre une réflexion là-dessus : comment inclure la place du père à la maternité ? Et puis aussi, peut-être réfléchir à un peu mieux écouter et considérer la femme à partir du moment où elle a accouché. Oui, elle devient mère, mais elle reste pour autant une femme qui a vécu physiquement notamment, des douleurs parfois difficiles à exprimer et cette relation au corps de la femme qui vient d’accoucher n’est pas vraiment prise en compte dans le milieu médical et ça, c’est à mon avis, un sujet à mettre sur la table.

Vous trouvez justement que c’est difficile de faire comprendre qu’il y a un travail à faire là-dessus ?

De toute façon, quand on touche au sujet de la santé aujourd’hui dans le pays, on déclenche des propos compliqués car on nous dit tout de suite « Oui mais on a pas de moyens, le personnel hospitalier n’a pas assez de temps, n’est pas assez bien rémunéré. » Sûrement. Mais sans parler forcément de moyens, on peut parler d’approche. Et là, il faut questionner le monde médical. Je pense qu’il faut les mettre autour de la table et leur dire : voilà ce qui remonte dans les réalités de jeune maman, comment aujourd’hui, on peut avoir une autre approche, c’est vrai qu’on dit toujours «  la naissance, il faut que ça se passe comme ça, pour des raisons de sécurité ». Il y a quand même des espaces avec des sages-femmes qui proposent des préparations mais on peut trouver un juste milieu, je caricature exprès, entre la femme qui veut accoucher chez elle, toute seule dans la forêt et l’autre qui sera sous perfusion à l’hôpital, on peut peut-être trouver un entre-deux et une offre de santé publique. Parce qu’on peut trouver quelque chose d’un peu plus adéquate mais c’est dans l’offre privée et donc finalement, cela ne s’adresse qu’à une catégorie de femme et donc ça, ce n’est pas possible.

Il existe déjà des maisons de naissance mais elles sont très peu nombreuses…

Oui il y en a très peu. Parce qu’effectivement, c’est un coût important. Mais est-ce qu’on ne peut pas travailler sur de l’existant, la maternité au sein de l’hôpital et à partir de là, voir comment on peut faire évoluer les choses ?

Est-ce que le fait de devenir maman a changé votre relation au monde du travail et à la politique ?

Je me faisais la réflexion il n’y a pas si longtemps. Je vais être plus direct. En politique, on contourne, on ne ne veut pas froisser son interlocuteur et aujourd’hui, je prends beaucoup moins de gants parce que j’ai l’impression d’assumer un peu plus ma fonction d’élue – ça peut paraître bizarre – depuis que je suis maman. Et finalement, parfois je passe du temps dans des réunions qui n’ont pas beaucoup d’importance et je crois que ça vient de là en fait. Je ne veux pas gaspiller mon temps. Je passe déjà peu de temps avec mon fils, vu mon activité, j’ai encore moins la patience d’accepter d’avoir des rendez-vous ou des réunions qui n’ont pas de sens et je veux qu’on aille plus vite et qu’on soit plus pragmatique, c’est vrai.

En France, on accorde une grande place au présentéisme…

Bien sûr. Vous faites une réunion de trente minutes qui peut être très efficace, elle paraîtra moins efficiente qu’une réunion qui a duré trois heures dans laquelle vous avez contourné le sujet.

Retrouvez Cécile Muschotti dans l’épisode 16 du podcast Le Quatrième trimestre : Le post-partum est politique.


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Je m’appelle Sophie, je suis journaliste et l’heureuse maman d’un petit garçon né en octobre 2019. Après sa naissance, je me suis vite rendue compte que la grossesse ne s’arrête pas au bout de neuf mois. Car oui, il existe bien un quatrième trimestre, une période où la maman va avoir besoin de se reposer afin de récupérer et reprendre des forces. J’ai donc décidé de mettre mes compétences de journaliste au profit de cette thématique à travers un compte Instagram, un podcast et un magazine.

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