La langue de bois, ce venin de la maternité

Quand Océane Koné donne naissance à son fils, elle découvre une facette de la maternité qu’elle ne connait pas, loin du bonheur qu’elle avait imaginé. Elle décide de partager son expérience dans un livre « Devenir mère, une maternité sans langue de bois » afin d’aider les autres mamans dans leur post-partum.

Océane Koné, Devenir mère, une maternité sans langue de bois

Ton livre s’appelle  » Devenir mère, une maternité sans langue de bois » : cette langue de bois, tous ces non-dits, ils t’ont fait mal dans ta maternité ? 

 » La langue de bois et les non-dits m’ont clairement fait beaucoup de mal durant mon post-partum. Tout le monde se garde bien de partager ce qu’il y a de difficile dans le fait d’être maman, et par contre il n’y a aucun problème à s’étaler sur le bonheur que ça peut-être. Ça a été très douloureux pour moi car étant donné que personne ne se confie sur la partie négative de la maternité, j’ai longtemps cru que j’étais la seule maman du monde à éprouver des difficultés, et à en souffrir. Je me suis clairement sentie comme une incapable. 

J’ai compris en fait qu’il y a une véritable omerta, et le poids de la société règne en maître : qui osera dire que ce n’est pas fabuleux d’être mère ? Qui assumera de se faire pointer du doigt ? Et bien c’est bibi.  

Plus sérieusement, ça fait partie intrinsèquement de ma personnalité d’être sans langue de bois. Du coup, quand on me demandait comment j’allais durant le post-partum, je ne m’étalais pas forcément mais je répondais toujours que c’était très compliqué pour moi, très dur. À mes proches je leur disais que je n’en pouvais plus et que je survivais. 

J’ai remarqué qu’en étant honnête et qu’en brisant cette omerta, les langues se déliaient. Des personnes qui m’avaient dit que pour elle devenir maman n’avait rien changé à leur vie, et qu’il ne s’agissait qu’une question d’organisation, se retrouvaient à me dire que finalement elles étaient en dépression. C’est ce qui explique que j’ai choisi comme titre « Devenir mère : une maternité sans langue de bois ». C’est un encourager à libérer la parole, donc à déculpabiliser. « 

Qu’est-ce que tu as souhaité transmettre ?  Pour toi écrire, c’était devenu un besoin ? Une évidence ? 

 » L’objectif de mon livre est vraiment de démocratiser la maternité et le post-partum. C’est commun à tellement de femmes, donc je ne comprends pas que la maternité soit sacralisée. Ce que je ne comprends pas surtout c’est que la maternité soit sacralisée, que le sacrifice de soi soit encouragé ; alors que les femmes qui deviennent mères ainsi que leurs corps qui ont permis ces maternités ne sont absolument pas glorifiés. Cet totalement aberrant.  

J’ai souhaité à travers mon écrit, inviter les femmes à se libérer des injonctions sociales liées et contribuer à des maternités conscientisées, plus libres et décomplexées. 

Je me suis dit que si pour moi la grossesse et le post-partum n’ont pas été un doux rêve éveillé, étant donné que je ne me considère pas comme une extraterrestre, et bien sûrement que d’autres femmes doivent vivre et ressentir la même chose que moi. Donc j’ai eu envie de leur dire qu’elles ne sont pas seules. 

Étant donné que je n’ai jamais eu les réseaux sociaux, créée un compte pour en parler ne m’est pas venu tout de suite à l’esprit. Je me disais qu’un livre était accessible à tout le monde, que c’était un support assez important pour contenir tout ce que j’avais à dire, et que c’était intemporel. Écrire ça m’a permis de poser des mots sur des maux, de mettre à distance toute cette souffrance, de prendre du recul afin d’y voir plus clair. Écrire ça m’a aussi permis d’exorciser toute cette colère et cette rage que j’avais en moi. Personne n’a voulu écouter ni comprendre ma peine et ma souffrance durant mon post-partum, j’ai donc décidé de me faire entendre.  » 

Ton premier chapitre est dédié au poids et à toutes les injonctions qui en découlent dans notre société : est-ce que toi, c’est une chose dont tu as réussi à te détacher ? Comment ? 

 » Le poids c’est une grosse problématique de la maternité je trouve. Sûrement parce que d’importantes injonctions sociétales pèsent sur le corps. Comme je le disais, il y a vraiment deux poids deux mesures concernant les corps des femmes qui enfantent.  

Le rôle de mère est sacré mais pas les corps qui ont mis au monde des êtres humains. Pire encore, ces corps post-partum sont cachés.  Comme s’ils étaient honteux. Personne n’affiche ces corps meurtris, gonflés, sanguinolents qui viennent de donner la vie. A contrario, ce qui est encouragé au contraire et félicité c’est de rapidement retrouver sa silhouette d’avant grossesse, comme si elle n’avait jamais eu lieu. 

À titre personnel, je n’ai jamais vu de corps de femmes venant d’accoucher. Je n’avais aucune idée de ce à quoi un corps post-partum peut ressembler. Les seules images que j’avais en tête ce sont des silhouettes sveltes sans trace de grossesse. Ainsi quand mon corps se transforme pendant la grossesse, je le vis très mal, mais vraiment, car je comprends très vite que je vais avoir du mal à retrouver mon corps d’avant. J’ai pris plus de 27 kilos. J’ai arrêté de me peser trois semaines avant d’accoucher, ça me faisait trop de mal psychologiquement. 

Donc quand je découvre mon corps post-grossesse, c’est le choc. Je ne m’accepte pas. Ce qui fait que je n’y pense pas trop c’est parce que mon quotidien est un enfer. Donc je n’ai pas le temps de m’appesantir sur le sujet. Mais le miroir n’est clairement pas mon ami, je le fuis. Les leggings eux par contre ce sont mes meilleurs amis. 

Mon quotidien est ultra compliqué, donc bien m’alimenter ne fait clairement pas partie de mes priorités. En plus, le rythme imposé par mon fils fait que je ne dors quasiment pas. Les conditions sont réunies pour que je ne perde pas de poids, mon corps est en souffrance et se protège en stockant. Voir la photo du corps de Tina Kunakey trois mois après son accouchement alors que je devais être à sept mois de post-partum m’a fait beaucoup de mal. L’ego est touché. 

Je ne me sentais déjà pas à la hauteur en tant que mère, j’ai eu un parcours difficile car tout le monde me pensait incapable d’assumer mon rôle de mère alors qu’en fait mon fils souffrait de RGO, ce qui rendait le quotidien intenable. Et à ce moment-là, voir le corps post-partum ferme et mince d’une autre femme ne portant aucune trace d’une quelconque grossesse me renvoie en pleine face mon incapacité à retrouver la ligne. C’est la double peine. 

Le temps me permettra d’accepter qu’il faut donner du temps au temps, à mon corps et à mon esprit. La fermeté de mon corps n’était pas une priorité tant que mon fils était malade. J’ai accepté que je ne pouvais pas être sur tous les fronts, car être partout ça veut dire quelque part d’être nulle part. Il faut que les conditions soient réunies pour avoir de l’énergie à consacrer à la perte de poids. J’ai donc décidé d’éluder cette question le temps de me trouver dans des conditions plus favorables, à commencer par avoir un sommeil régulier et réparateur. Au final je dirais que j’ai arrêté de me mettre la pression sans pour autant véritablement accepter mon corps. » 

Deux termes ressortent de ton livre : la pression et le soin. Qu’est-ce qu’ils t’évoquent ? Pourquoi sont-ils si prégnants dans la maternité ? 

 » C’est exactement ça, la pression et le soin ont marqué mon post-partum. 

La dureté et la difficulté de ma vie de maman jonchée de pressions sociales m’ont entrainé dans une descente aux enfers. En quelque sorte, je suis presque morte quelque part. 

Puis j’ai décidé que la vie devait prendre le dessus et que j’allais penser à moi. J’ai compris que la meilleure façon de prendre soin de mon fils c’est de prendre soin de moi avant tout. Même si je donne tout pour mon fils, je ne m’inscris pas le sacrifice de ma personne imposé par la société. S’affranchir de la pression sociale c’est penser à soi avant tout et donc à son enfant, à cet équilibre. Et ce n’est pas une chose aisée, ça prend du temps. Car comment s’affranchir de quelque chose qu’on n’a même pas conscientisé ? Et même quand c’est le cas, ce n’est pas facile. 

Donc penser à moi c’était prendre soin de moi, de ma santé physique et mentale. » 

Tu parles également du rôle du gouvernement : pourquoi, selon toi, c’est si important qu’il soit là aussi pour aider les familles ?  

 » J’ai fait le constat que nous sommes dans une société de plus en plus individualiste. Les mères sont isolées et seules face aux difficultés de la maternité. 

Mais la question des générations futures n’est-ce qu’une problématique individuelle qui n’incombe qu’aux femmes ? 

Est-ce que seules les femmes sont responsables de ces chiffres affolants : 1 femme sur 5 faits une dépression post-partum et le suicide comme seconde cause de mortalité des jeunes mères ? 

Je trouve ce constat désolant. Il faut savoir que des mères en souffrance maternelle cela signifie des bébés qui en sont impactés. Or quand on sait l’importance des premiers instants et des premières années de vie dans la construction d’un être humain, je trouve cela plutôt alarmant que les mères soient abandonnées à leur propre sort et qu’elles se retrouvent dans des schémas de profondes inégalités. 

Concernant la maternité et la parentalité d’une manière plus globale, il ne s’agit pas uniquement d’une histoire de femmes, c’est une histoire sociétale selon moi. 

La question actuelle de la maternité et du post-partum renvoie à de beaucoup trop d’autres problématiques pour que l’on puisse brandir comme réponse le caractère privé de l’expérience et la responsabilité individuelle. 

Le post-partum renvoie aux inégalités hommes – femmes, à la charge mentale et sexuelle, à la discrimination au travail, à la prise en charge médical, aux inégalités sociales et raciales, au droit des femmes. 

C’est pour toutes ces raisons que j’alerte sur l’importance du rôle du gouvernement. »

Quel est ton mantra préféré en tant que maman ? 

« Aide-toi et le ciel t’aidera. Non je rigole. Mon mantra c’est : je fais ce que je peux. »

Aujourd’hui, toi comment tu te sens ? 

« Aujourd’hui je vais beaucoup mieux qu’au début. Deux années se sont écoulées depuis mon accouchement, mais je reste profondément marquée et assez traumatisée par ces débuts. Concernant mon état physique, je reste très fatiguée, je suis toujours très anémiée. A propos de mon moral ça varie énormément en fonction de mon quota de sommeil. Il y a des jours avec et des jours sans. Globalement je dirais que ça va, mais je remets tout doucement de cette traversée du désert… »

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Je m’appelle Sophie, je suis journaliste et l’heureuse maman d’un petit garçon né en octobre 2019.

Après sa naissance, je me suis vite rendue compte que la grossesse ne s’arrête pas au bout de neuf mois. Car oui, il existe bien un quatrième trimestre, une période où la maman va avoir besoin de se reposer afin de récupérer et reprendre des forces.

J’ai donc décidé de mettre mes compétences de journaliste au profit de cette thématique.

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